Twitter, rumeur & stupeur

Le 12 août paraissait sur le LeMonde.fr un article particulièrement instructif intitulé Société Générale : La rumeur, l’autre rumeur… et Le Monde. Cet article fait la lumière sur l’hypothétique corrélation entre la vertigineuse chute du cours de l’action de la banque et une fiction politique publiée sur le site du quotidien. Entre les deux, un intéressant enchevêtrement de rumeurs qui révèle comment internet a profondément modifié la circulation de l’information.
Les faits.
Tout commence avec une baisse brutale de 14,7% de l’action de la Société Générale. Cherchant l’origine de ce plongeon, les analystes pointent du doigt le « Mail on Sunday », édition dominicale du très sérieux Daily Mail. Un article paru quelques jours auparavant y faisait état de la SG comme « au bord du désastre après d’énorme pertes en Grèce » d’après « une source gouvernemental de haut rang ». Une source visiblement pas si fiable puisque quelques jours plus tard, un démenti sera publié par le site du journal accompagné d’excuses à l’encontre de la SG.
Quelle mouche a donc piqué le Mail on Sunday ? Quelle est l’origine de cette information / rumeur ? De nouvelles rumeurs se développent alors, dont l’une attire particulièrement l’attention. Une jeune journaliste de Reuters publie en effet : « La rumeur d’une SocGen en faillite serait partie d’une mauvaise lecture par le Daily Mail du feuilleton de l’été du Monde. » On trouve en effet une vague mention d’une situation particulièrement difficile de la banque française dans cette fiction qui est pourtant bien présentée comme telle. Cette rumeur de corrélation entre l’article du Mail on Sunday et la fiction du Monde serait apparue sur une messagerie instantanée de Reuters destinée à s’échanger en interne les bruits de couloirs des salles de marchés.
La journaliste de Reuters démentira ensuite le sérieux de son message en s’appuyant sur la source hasardeuse et prendra également soin de se distinguer de son employeur en supprimant son nom et en précisant sur son profil : « Mes tweets n’engagent pas ma rédaction ! ». Trop tard : Libération, France Info, Le Figaro ou encore l’AFP se feront l’écho, avec plus ou moins de distance, de la rumeur propagée par la journaliste. Inévitablement, le raccourci est même fait par certain : c’est la fiction du Monde qui est à l’origine de la chute du cours de l’action de la Société Générale…
Le « n’importe quoi plutôt que rien », une nouvelle dimension de l’information ?
Qui aurait pu imaginer que dans un univers aussi rationnel et cartésien tel que celui de l’économie et de la finance, les experts les plus influents allaient prendre leur source dans le Mail on Sunday ? Plus encore : qui aurait pu supposer qu’une information aussi fragile dans son origine allait à ce point déstabiliser un fleuron du CAC 40 ?
A l’heure où le rôle et l’importance des agences de notation est plus que jamais contesté, on peut légitimement s’interroger sur la qualité de la combinaison finance/media/réseaux sociaux.
Les rumeurs ne sont pas une donnée nouvelle dans la finance, bien au contraire. Dans Rumeurs, le plus vieux media du monde, Jean-Noël Kapferer analyse ainsi la rumeur financière : « Les marchés financiers sont des situations où les décideurs sont surchargés d’informations : on dit tout et son contraire. (…) Ces rumeurs sont naturelles : la nécessité de prévoir au plus juste, le souci de saisir l’opportunité fugace créée une demande d’information permanente. Les rumeurs comblent une partie de celle-ci. » Le Wall Street Journal a d’ailleurs depuis des années une rubrique au titre explicite : Heard on the Street.
Alors, qui croire ? Quelle valeur accorder à l’information ? Au final, la compétition entre média nous plonge dans une incertitude permanente. La simple publication d’une rumeur par un journal vaut-elle automatiquement validation de celle-ci ?
Le drame de la société de l’information tient dans la dépendance extrême à l’information immédiate. Celle-ci génère pour les média une « obligation de fournir » qui sape les principes élémentaires du journalisme. Que penser par exemple, en pleine crise de la dette greque, des articles diffusés sur les sites d’information en ligne, analysant sans le recul nécessaire la position de la bourse heure par heure, sans même attendre le résultat officiel à la clôture ?
L’anecdote de la journaliste de Reuters est à ce titre emblématique. Dans un premier temps, celle-ci diffuse une information à laquelle elle-même n’accorde que peu de crédit et avec, selon elle, un certain second degré. Mais, identifié comme provenant d’une journaliste du sérail, son propos est immédiatement pris pour « argent comptant ».
Les réseaux sociaux, Twitter en tête, sont une caisse de résonnance et un accélérateur phénoménal de ce phénomène, accélération qui alimente une société impatiente, sans cesse plus demandeuse d’instantanéité. Dans cette course, il faut peu de choses pour que la machine s’emballe.
Les média digitaux ont propulsé la rumeur au rang d’arme de destruction massive. Comme le dit J.N. Kapferer dans sa postface de 2009 : « Rien n’épouse mieux que l’Internet les mécanismes de la rumeur et de la diffusion des nouvelles. Pour l’analyste et le théoricien des rumeurs, Internet est l’équivalent de la bombe atomique. En effet, la puissance de celle-ci tien au déclenchement de la fameuse réaction en chaîne, mais à une vitesse et une ampleur inégalées. »
« Medium is the Message » nous a enseigné Mc Luhan. De ce point de vue les réseaux sociaux prennent une place à part. Quelle est la valeur d’une information diffusée sur Twitter ? La journaliste de notre « fait divers » a choisi de divulguer sur son compte personnel une information qu’elle n’aurait vraisemblablement pas mise dans une dépêche AFP, sous le sceau de son employeur. Ce n’est pas un hasard.
Entre les versions « officielles » douteuses du seul fait de leurs origines, les medias traditionnels à la crédibilité écornée par la course au scoop et l’armée sans cesse plus importante d’internautes-citoyens ravis de pouvoir jouer les journalistes amateurs, l’information est aujourd’hui une matière hautement suspecte.
A lire les commentaires de l’article sur LeMonde.fr, on en vient même à se dire que la frontière entre réalité et fiction est bien ténue. Dans cette accélération de l’information, où notre culture zapping nous invite à avoir une lecture partielle de l’information, où l’accumulation de faits a plus de valeur que leur analyse, il devient en effet bien difficile de séparer le bon grain de l’ivraie.
Auteur : Josselin Moreau, Planneur stratégique

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